
Un paysage politique et médiatique hostile
Partout en Europe, et particulièrement en France, le traitement politique et médiatique de l'exil a atteint un niveau de dégradation sans précédent. La migration est devenue le principal enjeu des luttes politiques électorales : un sujet qui n'est plus abordé sous l'angle des droits humains ou des obligations internationales, mais sous celui de la menace, de l'invasion et de l'identité nationale.
En France, l'extrême droite dicte les termes du débat depuis plus d'une décennie. Les partis traditionnels ont emboîté le pas. Il en résulte un consensus politique qui fait du contrôle des frontières une priorité et de la protection des personnes exilées une question secondaire, voire un fardeau. La législation s'est durcie. Les centres de détention se sont multipliés. Le discours sur les « flux » et les « pressions » a remplacé celui qui se soucie des personnes.
Les médias ont largement reflété cette évolution. Dans les rédactions et à la télévision, les personnes en exil sont plus souvent perçues comme un problème à gérer que comme des êtres humains dotés de droits, d'une histoire et d'une capacité d'agir. Elles font la une des journaux pendant les campagnes électorales, apparaissent dans les images de bateaux traversant la Manche, et figurent dans les statistiques. Elles prennent rarement la parole. On cite rarement leurs noms. On les considère rarement comme des individus.
Frontières et exil
L’exil n’est pas un choix. C’est ce qui arrive quand rester devient impossible – quand la guerre, la persécution, la pauvreté ou le dérèglement climatique rendent la vie invivable.
Chaque année, des millions de personnes sont contraintes de quitter leur foyer. Elles traversent déserts, mers et montagnes. Elles survivent à des périples qui ne devraient pas exister. Elles arrivent aux frontières de pays riches qui ont bâti une grande partie de leur prospérité sur l'exploitation des régions mêmes qu'elles fuient — et trouvent ces frontières fermées.
L'Union européenne a consacré les vingt dernières années à bâtir ce qu'elle appelle un système de « gestion des migrations ». En réalité, il s'agit d'un système d'exclusion. Elle conclut des accords avec des gouvernements autoritaires pour empêcher les migrants d'atteindre le sol européen. Elle met en place des camps de détention. Elle procède à des refoulements – illégaux au regard du droit international – effectués avec l'approbation tacite des institutions européennes. Les capacités de recherche et de sauvetage en Méditerranée sont délibérément affaiblies afin de dissuader les migrants.
Le message est clair : vous n’êtes pas les bienvenus. La méthode employée est l’attrition. Le prix à payer se chiffre en vies humaines.
Pour ceux qui survivent au voyage et atteignent une frontière comme Calais, l'épreuve ne s'arrête pas là. Elle entre dans une nouvelle phase : celle de l'attente, de l'épuisement et du découragement systématique.
Discrimination et déni de dignité
Les personnes en exil sont confrontées non seulement à la violence des frontières, mais aussi à la violence quotidienne de la discrimination — en matière d'accès au logement, aux soins de santé, à l'assistance juridique et aux droits fondamentaux.
En France, les personnes sans papiers et les demandeurs d'asile doivent composer avec un système opaque, lent et décourageant. Nombre d'entre eux ne parlent pas français. Rares sont ceux qui ont accès à une représentation juridique adéquate. Beaucoup ont subi des traumatismes – guerre, torture, violences sexuelles, deuil – qui restent ignorés et sans prise en charge.
Parallèlement, elles subissent des discriminations qui dépassent largement leur statut légal. Le racisme est structurel et visible : dans les pratiques policières, dans les médias, dans le discours public. Les personnes noires et brunes à la frontière sont traitées avec un niveau de suspicion et de violence qui n’est pas appliqué de manière égale. C’est un fait avéré. C’est un fait connu. Et pourtant, on le nomme rarement pour ce qu’il est.
Être en exil en Europe aujourd'hui, c'est être rendu simultanément hypervisible — comme un problème, une figure, un symbole — et invisible en tant que personne.
Calais : la frontière en béton
Calais est une ville de 70 000 habitants située à l’extrémité du continent européen, à 34 kilomètres des côtes anglaises. C’est l’un des points de passage maritimes les plus fréquentés au monde. C’est aussi là que la politique des frontières européennes se révèle le plus crûment.
Depuis le milieu des années 1990, Calais est un lieu de transit et d'attente pour des milliers de personnes qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni, fuyant les conflits au Soudan, en Afghanistan, en Érythrée, en Syrie, en Iran, en Éthiopie et ailleurs. Faute de voies légales, elles vivent dans des camps de fortune dans les bois, sous les ponts, le long des routes.
En octobre 2016, les autorités françaises ont démantelé la « Jungle », un campement de fortune qui abritait entre 8 000 et 10 000 personnes et disposait de ses propres écoles, restaurants, lieux de culte et infrastructures communautaires. Sa destruction a été présentée comme une solution. Elle n’en était rien. Il s’agissait d’une dispersion.
Depuis, l’État français mène une politique d’expulsions systématiques. Les camps sont démantelés, parfois quotidiennement. Les tentes sont lacérées. Couvertures, téléphones, papiers et médicaments sont confisqués. Les personnes sont transportées en bus vers d’autres villes et reviennent quelques jours plus tard, faute d’autre solution. Les observateurs des droits humains ont recensé 238 expulsions au cours des trois premiers mois de 2021 seulement, soit environ une toutes les douze heures.
La violence ne se limite pas à des questions logistiques. Les violences policières à la frontière ont été documentées à maintes reprises par des organisations françaises et internationales de défense des droits humains, notamment Défenseur des droits, Human Rights Watch et Amnesty International. Utilisation de gaz lacrymogènes dans les camps. Passages à tabac. Détentions arbitraires. Entrave à la distribution de l'aide humanitaire.
La Manche elle-même est devenue un cimetière. Depuis 1999, au moins 473 personnes ont péri en tentant de la traverser de la France au Royaume-Uni : en camion, dans le tunnel, et de plus en plus souvent à bord de petites embarcations pneumatiques, sur l’une des voies navigables les plus dangereuses au monde. En novembre 2021, 27 personnes se sont noyées en une seule nuit. En 2024, 72 personnes ont perdu la vie, faisant de cette année la plus meurtrière jamais enregistrée.
Mais Calais, c'est aussi autre chose.
Derrière la violence et le tumulte politique, se cache un autre Calais, celui qui fait rarement la une des journaux : un Calais d’une solidarité extraordinaire, tenace et quotidienne.
Depuis des décennies, des centaines de bénévoles et de professionnels s'organisent ici. Ils distribuent de la nourriture, des vêtements et des kits d'hygiène dans les camps. Ils prodiguent des soins médicaux dans la boue. Ils offrent une aide juridique à ceux qui ignorent leurs droits. Ils documentent les exactions, déposent des plaintes et saisissent les tribunaux. Ils enseignent des langues, créent des œuvres artistiques et renforcent les liens communautaires.
Des associations comme l'Auberge des Migrants, Utopia 56, Médecins Sans Frontières, Care4Calais, Human Rights Observers et bien d'autres maintiennent une présence permanente à la frontière depuis des années, souvent malgré les obstacles juridiques, les pressions policières et l'hostilité politique. Des volontaires venus de toute la France et d'Europe s'y installent. Certains restent une semaine, d'autres ne repartent jamais.
Cette solidarité n'est pas de la charité. C'est de la résistance. C'est le refus, répété chaque jour, d'accepter que certaines vies aient moins de valeur que d'autres.
Des lieux comme la Maison d'Entraide et de Ressources (MER) incarnent cet esprit. Ils prouvent qu'un autre rapport à la frontière est possible : un rapport fondé non pas sur l'exclusion et la peur, mais sur la rencontre, la dignité et l'humanité partagée.
C’est au sein de cet écosystème de résistance et de solidarité que Lakta a vu le jour. Et c’est en dialogue avec ces personnes et ces organisations que nous entendons œuvrer.
